Droit et justice

Affaire Mila : il ne manquait plus que Belloubet !

Nicole Belloubet a tendance à discourir de façon lénifiante sur des infractions qui n’ont pas eu lieu. C’est d’autant plus inquiétant que le gouvernement est en train de concocter un projet de loi pour lutter contre un bien vague concept de haine sur internet.

Par Nathalie MP Meyer.

Je ne pensais plus aborder « l’affaire Mila » moi-même car beaucoup avait déjà été dit et bien dit, tant sur les inacceptables menaces de mort reçues par l’adolescente suite à sa virulente critique de l’islam que sur le lamentable silence gêné de toutes ces belles âmes généralement de gauche qui font pourtant profession de dénoncer partout les atteintes aux droits de l’Homme.

Mais c’était sans compter sur le véritable génie de Nicole Belloubet, ministre de la Justice, pour relancer avec brio polémique et confusion malsaine.

Dimanche 19 janvier dernier, Mila, 16 ans, discute sur Instagram avec ses abonnés. De chant, tout d’abord ; c’est sa grande passion. Puis se faisant draguer par un jeune musulman, elle le repousse et met en avant son homosexualité. « Sale lesbienne », lui lance-t-il alors. Le ton monte et la discussion se déplace sur le terrain des religions :

« Je déteste la religion […], le Coran, il n’y a que de la haine là-dedans, l’islam, c’est de la merde, c’est ce que je pense. […] Votre religion, c’est de la merde, votre Dieu, je lui mets un doigt dans le trou du cul, merci, au revoir », rétorque Mila.

Et c’était parti pour le torrent d’insultes et les appels au viol et à l’égorgement contre la jeune fille dont l’identité et le nom du lycée qu’elle fréquente sont divulgués publiquement.

Le harcèlement est si violent que Mila n’a pas pu retourner dans son lycée et qu’à ce jour, le rectorat de son lieu de résidence ne trouve pas d’établissement scolaire où elle pourrait se rendre en toute sécurité, ainsi que son avocat Richard Malka le confiait récemment au micro de Quotidien (vidéo ci-dessous, 04′ 54″).

Quant à l’absence remarquée de la gauche pour défendre le droit au blasphème, c’est-à-dire le droit à la critique des religions quelles qu’elles soient, l’avocat ajoute :

« C’est désespérant sur l’état de la gauche. Cette affaire signe le naufrage d’une certaine gauche. »

Mais qu’attendre d’une « certaine gauche », Jean-Luc Mélenchon et sa France insoumise en tête, quand on sait qu’il y a deux mois, elle n’a pas hésité à participer avec enthousiasme et détermination à une Marche contre l’islamophobie où les meneurs faisaient reprendre en chœur le fameux cri « Allahu Akbar » qui a précédé et en quelque sorte signé tous les attentats islamistes perpétrés en France et dans le monde…

Entendons-nous bien. Mila se serait exprimée en ces termes en commentaire de mon blog, je lui aurais probablement demandé d’apporter un peu de valeur argumentative à ses dires et de s’en tenir aux formes élémentaires de courtoisie – comme je le demande d’ailleurs à tout commentateur.

Dans cette affaire, personne ne prétend que le niveau du débat sur l’islam vole bien haut. Du reste, le journal satirique Charlie Hebdo, mortellement attaqué il y a 5 ans pour avoir caricaturé le prophète Mahomet, ne brille pas non plus toujours par excès de finesse.

Mais la question n’est pas là. Pas du tout. En aucun cas, le caractère outrageant de l’expression ne saurait servir de prétexte pour engager des poursuites contre la jeune fille au motif qu’elle inciterait à la haine, poursuites qui furent malheureusement diligentées dans un catastrophique renvoi dos à dos entre celle qui exprime son opinion et ceux qui veulent la voir morte pour ses opinions – poursuites heureusement abandonnées au moment où j’écris.

Car ce qui est reproché à Mila, fondamentalement, ce n’est pas son style, c’est d’avoir parlé en mal de la religion musulmane.

Même Benoît XVI, homme érudit, pondéré et affable s’il en est, s’est attiré les foudres des musulmans du monde entier à l’occasion d’un discours qu’il a prononcé en 2006 à l’Université de Ratisbonne en Allemagne. Et encore ne faisait-il que citer les propos critiques d’un empereur byzantin du XIVème siècle qui estimait que la guerre sainte et la tentation de la violence étaient au cœur de l’Islam.

Il n’empêche. Même émises en termes choisis, les critiques de l’islam sont reçues par le monde musulman comme une insupportable « offense » qui doit impérativement cesser. Les mots et les arguments utilisés importent peu. Qu’ils soient réfléchis, délicats ou brutaux, c’est la critique elle-même qui devient interdite, au nom de la vérité unique que les musulmans pensent détenir et qu’ils s’activent à vouloir imposer à tous par reconnaissance du délit de blasphème.

Délit de blasphème qui pourrit la vie de la Chrétienne pakistanaise Asia Bibi depuis 2009 et qui a valu en 2014 au blogueur saoudien Raif Badawi une condamnation en appel à 10 ans de prison et 1000 coups de fouet pour avoir « osé parler librement » contre l’Islam.

On est tout ragaillardi de savoir que la ville de Paris a élevé Asia Bibi au rang de citoyenne d’honneur et que la France lui a offert l’asile suite à son acquittement par la Cour suprême du Pakistan en 2018.

Or voilà que Nicole Belloubet, de passage mercredi 29 janvier dernier dans la matinale d’Europe 1, est priée de répondre à la question suivante (vidéo, 01′ 01″) :

« Quel est le délit le plus grave entre insulter une religion ou menacer de mort quelqu’un ? »

La Garde des Sceaux s’est-elle laissée piéger par la formulation manifestement tendancieuse de la question ? C’est évidemment possible, mais c’est quand même difficile à croire. Nicole Belloubet est non seulement ministre de la Justice mais elle fut également professeur de droit des universités ainsi que recteur des académies de Limoges et Toulouse.

En ce qui la concerne, difficile d’incriminer l’ignorance. Elle plus que tout autre devrait savoir qu’en France, il n’existe aucun délit d’insulte envers une religion.

Et pourtant, après avoir entamé sa réponse de façon assez prometteuse – « Dans une démocratie, la menace de mort est inacceptable » – elle ne songe nullement à rappeler à la journaliste et aux auditeurs ce fait essentiel du respect de nos libertés individuelles.

Tout au contraire, elle procède à un hallucinant retournement qui aboutit, exactement comme le souhaitent les islamistes, à criminaliser la critique des religions au motif parfaitement fallacieux que cela entraverait la liberté de conscience des croyants :

« L’insulte à la religion, c’est évidemment une atteinte à la liberté de conscience. C’est grave. »

Nicole Belloubet s’abrite elle aussi derrière la forme de la critique pour remettre en cause la liberté d’expression et lui opposer la liberté de conscience. Ne voit-elle pas que par extension, elle condamne ainsi tout le monde au silence sur tous les sujets qui font débat dans nos sociétés ?

Entraver la liberté de conscience, ce n’est pas dire « l’islam, c’est de la merde » comme Mila ou « Jésus est Pédé » comme France Inter. Encore que dans ce dernier cas, il n’est pas inutile de faire remarquer tout le sublime courage qu’il aura fallu à cette éminente radio publique financée par nos impôts pour commémorer le cinquième anniversaire des attentats islamistes contre Charlie Hebdo (je répète : islamistes), par ce sympatoche petit refrain… anti-catho ! Refrain dont on n’a pas eu vent qu’il avait le moins du monde perturbé la délicate sensibilité de la ministre, soit dit en passant.

Entraver la liberté de conscience, c’est empêcher les croyants de pratiquer leur religion, c’est détruire leurs lieux de culte, c’est interdire la diffusion de photos de messes, de baptêmes ou de cérémonies bouddhistes, c’est envoyer massivement les Ouïgours (musulmans) dans des camps, c’est exiger une renonciation publique à sa foi et une allégeance totale au pouvoir en place, comme le pratique par exemple la Chine à grande échelle depuis que Xi Jinping est arrivé au pouvoir.

Quant à la liberté de conscience, elle consiste depuis les Lumières à s’affranchir de la pression sociale ainsi que des croyances imposées d’en haut. Les propos de Nicole Belloubet constituent donc une dangereuse régression.

Face au tollé qui a suivi à juste titre ses déclarations, la ministre a cherché à s’expliquer et elle a même reconnu une maladresse. Mais loin de clarifier les choses, je trouve qu’elle s’emploie surtout à les embrouiller encore un peu plus afin de justifier sa position initiale (vidéo, 59″) :

« J’ai voulu dire que dans notre démocratie, les injures ou les discriminations à raison de l’appartenance religieuse, c’était une infraction. Et que cette infraction pouvait être grave parce qu’elle conduisait à la haine et au rejet de l’autre. »

Fort bien. Sauf que l’affaire Mila n’est nullement une affaire de discrimination et encore faudrait-il que les injures soient dirigées spécifiquement contre une personne. Ce qui n’est pas du tout le cas.

Cette habileté persistante d’un des premiers personnages de l’État à déplacer le problème et à discourir de façon lénifiante sur des infractions qui n’ont pas eu lieu est d’autant plus inquiétante que le gouvernement est en train de concocter un projet de loi pour lutter contre un bien vague concept de haine sur internet.

L’intention de départ se présente évidemment sous les dehors de l’humanisme le plus total. Mais il est sérieusement à craindre que loin d’apaiser quoi que ce soit, ces nouvelles dispositions qui permettraient de censurer des contenus en 24 heures sans l’intervention d’un juge n’aboutissent qu’à renforcer la position de ceux qui veulent criminaliser le blasphème et ne portent un coup fatal à la liberté d’expression déjà bien mise à mal dans ce pays. Ça promet.